Les grandes compagnies pétrolières et gazières sont au cœur d’un paradoxe : alors que la planète subit les effets dévastateurs du changement climatique, elles continuent à engranger des profits records en exploitant les énergies fossiles, responsables de la majorité des émissions de gaz à effet de serre. Pire, elles mènent depuis des décennies une campagne de désinformation et de lobbying pour minimiser le rôle du pétrole, du gaz et du charbon dans le réchauffement global et freiner la transition vers les énergies renouvelables.
Des bénéfices colossaux au détriment du climat
Les chiffres sont éloquents : selon une analyse du Guardian, les quatre plus grandes compagnies pétrolières et gazières du monde – BP, Shell, Chevron et Exxon – ont réalisé près de 2 000 milliards de dollars de profits entre 1990 et 2020, en exploitant leurs réserves d’énergies fossiles. Sur la même période, les émissions mondiales de CO2 ont augmenté de 60 %, entraînant une hausse de la température moyenne de la Terre de plus d’un degré Celsius.
Le phénomène ne s’est pas arrêté avec la pandémie de Covid-19, qui a pourtant provoqué une chute historique de la demande d’énergie en 2020. Au contraire, les grandes compagnies pétrolières et gazières ont profité de la reprise économique et de la flambée des prix du pétrole pour afficher des bénéfices impressionnants au premier trimestre 2021. Ainsi, Exxon a gagné 2,7 milliards de dollars, Shell 3,2 milliards, Chevron 1,4 milliard et BP 4,7 milliards. Ces résultats contrastent avec les pertes colossales enregistrées en 2020, lorsque le prix du baril était tombé en dessous de zéro dollar pour la première fois de l’histoire.
Ces profits sont d’autant plus choquants qu’ils sont réalisés au détriment du climat et de la santé des populations. En effet, les énergies fossiles sont responsables de plus de 80 % des émissions mondiales de CO2, le principal gaz à effet de serre qui contribue au réchauffement global. Or, ce réchauffement a des conséquences dramatiques sur l’environnement et les sociétés humaines : fonte des glaces, élévation du niveau des mers, multiplication des événements climatiques extrêmes (sécheresses, inondations, canicules, incendies…), pertes de biodiversité, migrations forcées, conflits armés, maladies infectieuses…
Une campagne de désinformation et de lobbying
Face à cette situation alarmante, les grandes compagnies pétrolières et gazières ont adopté une stratégie bien rodée : nier ou minimiser le lien entre les énergies fossiles et le changement climatique, tout en se présentant comme des acteurs responsables et engagés dans la transition énergétique. Pour ce faire, elles ont recours à des techniques de manipulation et d’influence qui relèvent du greenwashing (écoblanchiment) et du lobbying.
Le greenwashing consiste à donner une image écologique et durable à une activité qui ne l’est pas. Les grandes compagnies pétrolières et gazières utilisent cette méthode pour se faire passer pour des acteurs du développement durable. Elles dépensent ainsi des millions de dollars en publicité pour mettre en avant leurs investissements dans les énergies renouvelables ou leurs engagements en faveur de la réduction des émissions. Par exemple, BP a lancé en 2000 le slogan « Beyond Petroleum » (Au-delà du pétrole) pour affirmer sa volonté de diversifier ses sources d’énergie. Shell a annoncé en 2020 son ambition de devenir une entreprise à émissions nettes zéro d’ici 2050.
Cependant, ces discours sont loin de refléter la réalité des faits. En effet, les grandes compagnies pétrolières et gazières consacrent toujours l’essentiel de leurs dépenses à l’exploration et à l’exploitation des énergies fossiles, et très peu aux énergies renouvelables. Selon une étude du think tank Carbon Tracker, les investissements des majors du pétrole et du gaz dans les énergies renouvelables ne représentent que 1 % de leur budget total en 2020. De plus, ces compagnies continuent à augmenter leur production d’énergies fossiles, alors que les scientifiques appellent à laisser la majorité des réserves connues dans le sol pour limiter le réchauffement à 1,5°C, l’objectif fixé par l’Accord de Paris sur le climat.
Le lobbying consiste à influencer les décideurs politiques pour défendre ses intérêts. Les grandes compagnies pétrolières et gazières utilisent cette technique pour freiner ou affaiblir les mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à favoriser la transition vers les énergies renouvelables. Elles dépensent ainsi des millions de dollars en dons, en contributions électorales ou en frais de représentation pour soutenir les candidats ou les partis politiques qui partagent leur vision. Par exemple, Exxon a versé plus de 15 millions de dollars aux républicains américains entre 2018 et 2020, un parti qui nie largement le changement climatique et s’oppose aux régulations environnementales. Shell a financé en 2019 un groupe de pression qui a mené une campagne contre la taxe carbone en Europe.
Mais le lobbying ne se limite pas au financement direct des acteurs politiques. Il passe aussi par la diffusion de fausses informations ou de doutes sur la réalité ou la gravité du changement climatique. Les grandes compagnies pétrolières et gazières ont ainsi financé ou soutenu des organisations ou des experts climatosceptiques, qui contestent le consensus scientifique sur le rôle des énergies fossiles dans le réchauffement global. Par exemple, Chevron a versé plus de 100 millions de dollars entre 1998 et 2019 à des groupes niant le changement climatique, comme le Heartland Institute ou l’American Enterprise Institute. Exxon a été accusé d’avoir dissimulé pendant des décennies les preuves scientifiques qu’elle possédait sur l’impact du pétrole sur le climat.
Un modèle à remettre en cause
Face à ces pratiques scandaleuses, les grandes compagnies pétrolières et gazières sont de plus en plus contestées par la société civile, les mouvements écologistes, les investisseurs responsables ou la justice. Elles sont sommées de rendre des comptes sur leur responsabilité dans la crise climatique et de s’aligner sur les objectifs de l’Accord de Paris. Elles sont aussi confrontées à la concurrence croissante des énergies renouvelables, qui deviennent de plus en plus compétitives et attractives.
Il est donc temps de remettre en cause le modèle économique et énergétique basé sur les énergies fossiles, qui n’est ni viable ni durable. Il est temps de mettre fin aux profits records des grandes compagnies pétrolières et gazières, qui se font au détriment du climat et des générations futures. Il est temps d’accélérer la transition vers les énergies renouvelables, qui sont propres, abondantes et créatrices d’emplois. Il est temps d’agir pour sauver la planète.

