Les onduleurs solaires entrent dans la stratégie de sécurité économique de l’Union européenne. Fin avril 2026, la Commission européenne a confirmé que les instruments de financement de l’UE — Banque européenne d’investissement (BEI) et Fonds européen d’investissement (FEI) en tête — ne pourront plus soutenir de projets équipés d’onduleurs en provenance de fournisseurs classés à haut risque, dont la Chine. Une mesure qui ne change pas la vie des particuliers déjà équipés, mais qui repositionne profondément le marché professionnel.
Ce que la Commission a vraiment décidé fin avril 2026
La décision n’est pas une interdiction commerciale, c’est un verrou financier. Concrètement, la Commission a aligné les onduleurs photovoltaïques sur la doctrine européenne de sécurité économique adoptée fin 2025 : les fonds gérés par la BEI, le FEI ou les programmes communautaires ne pourront plus financer des projets énergétiques contenant des onduleurs venus de pays « à haut risque » (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) ou de sociétés contrôlées par des entités de ces pays. La mesure couvre aussi les projets dans les régions voisines de l’UE (Afrique du Nord, Balkans occidentaux) connectés au réseau électrique européen.
Le calendrier prévoit deux jalons. Le 1er mai 2026 marque la date butoir de notification des projets en pipeline. Le 15 avril 2027 fixe la sortie obligatoire des matériels classés à haut risque pour les projets non connectés au réseau européen, avec une période de transition spécifique pour les installations déjà connectées.
Le cadre juridique combine plusieurs textes : la directive NIS2 sur la cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement énergétique, le Cyber Resilience Act qui rend obligatoire la certification des produits connectés, et le Net-Zero Industry Act qui introduit des critères de résilience non tarifaires dans les appels d’offres publics. Le Parlement européen, par la question parlementaire P-001967/2025, avait demandé la création d’une « Inverter Security Toolbox » sur le modèle de la « 5G toolbox » qui avait conduit au retrait progressif d’équipementiers chinois des réseaux télécoms.
168 GW d’onduleurs chinois pilotables à distance en Europe
L’ampleur du sujet est documentée dans le rapport « Solutions for PV Cyber Risks to Grid Stability » réalisé par DNV pour SolarPower Europe. Selon cette étude, deux fabricants chinois — Huawei et Sungrow — détiennent à eux seuls l’accès à distance à 168 GW de capacité photovoltaïque installée en Europe, dont environ 114 GW pour Huawei. Treize autres fournisseurs gèrent à distance environ 5 GW chacun. Sans changement de tendance, la capacité sous accès distant non européen pourrait dépasser 400 GW en 2030.
Le rapport DNV identifie quatorze zones de risque, dont six classées « élevées » et trois « critiques ». Parmi les scénarios documentés : prise de contrôle à distance d’un parc d’onduleurs, contournement des protections anti-îlotage, manipulation de la tension ou de la fréquence pour provoquer un blackout régional, surveillance d’usage. Une simulation citée par les auteurs estime qu’une attaque ciblée sur 3 GW seulement de capacité onduleurs pourrait suffire à perturber significativement l’équilibre du réseau européen.
Côté part de marché, les chiffres compilés par le secteur convergent. Sur 2023-2024, environ 70 à 80 % des nouveaux systèmes photovoltaïques installés en Europe étaient équipés d’onduleurs chinois. À l’échelle mondiale, Huawei a expédié 589 GW d’onduleurs en 2024, talonné par Sungrow (S1 2025), devant l’allemand SMA et l’autrichien Fronius. Le top 10 mondial concentre environ 71 % du marché.
Ce que dit l’ANSSI aux acteurs français du solaire
En France, le sujet n’est pas nouveau. Le CERT-FR a publié une recommandation de durcissement (CERTFR-2025-DUR-003) à destination des acteurs des secteurs de l’énergie et de l’eau, qui rappelle l’exposition particulière de ces filières aux campagnes d’intrusion. Le panorama de la cybermenace publié par l’ANSSI désigne explicitement les infrastructures énergétiques comme un secteur prioritaire.
Ces recommandations ne créent pas, à ce stade, d’obligation de remplacement pour les particuliers. Mais elles fixent un cadre opérationnel concret : mise à jour systématique des firmware, désactivation des ports de communication non utilisés, mots de passe robustes (les équipements solaires exposés sur Internet sont régulièrement trouvés avec leurs identifiants par défaut), activation du chiffrement TLS et de l’authentification à deux facteurs lorsqu’elle est disponible, restriction des accès distants aux serveurs constructeurs.
Capacités européennes : plus de 100 GW/an déjà disponibles
L’argument de la dépendance technique est, à ce stade, contesté par la filière. Selon l’European Solar Manufacturing Council, les capacités combinées des fabricants européens et de leurs alliés occidentaux dépassent déjà 100 GW/an, ce qui est suffisant pour absorber le volume installé annuellement en Europe. Plusieurs acteurs sont en mesure de proposer des alternatives : SMA Solar (Allemagne), Fronius (Autriche), KACO New Energy (Allemagne, filiale Siemens), Ingeteam (Espagne), FIMER (Italie), Schneider Electric (France) côté industriels, plus SolarEdge (Israël) et Enphase (États-Unis) sur le segment des micro-onduleurs et optimiseurs.
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Capacité onduleurs chinois pilotables en Europe | 168 GW (Huawei + Sungrow) | Rapport DNV pour SolarPower Europe |
| Part Huawei seul | 114 GW installés en Europe | DNV |
| Volume mondial Huawei 2024 | 589 GW expédiés | Wood Mackenzie |
| Capacité critique pour déstabiliser le réseau | 3 GW | Rapport DNV |
| Capacité de production EU et alliés | ≥100 GW/an | ESMC, février 2026 |
| Parc photovoltaïque français | 29,7 GW (sept. 2025) | Enedis / RTE |
| Raccordements PV France 2025 | 5,9 GW (+25 % vs 2024) | Statistiques officielles |
| Surcoût onduleur européen vs chinois | +30 à +50 % | Estimations sectorielles |
Quel impact pour les installations résidentielles déjà en place ?
Pour la très grande majorité des particuliers équipés d’une installation photovoltaïque en France, la réponse courte est : aucun changement immédiat. La décision européenne n’impose aucune obligation de remplacement rétroactive. Elle ne touche pas les installations résidentielles individuelles, qui ne sont pas financées par la BEI ou le FEI, et le cadre commercial reste ouvert pour les onduleurs déjà installés.
La portée concrète de la mesure se concentre sur les grands projets : centrales au sol, ombrières de parkings, toitures industrielles ou tertiaires de plusieurs centaines de kilowatts, projets accompagnés par la BEI ou par des fonds publics européens. Pour ces opérations, le choix des onduleurs intègre désormais un critère « pays d’origine » qui peut alourdir la facture matérielle de 30 à 50 % sur le poste onduleur, soit environ 5 à 10 % sur le prix total d’une installation. Dans un marché où le segment « grandes puissances » est déjà sous tension — la Commission de régulation de l’énergie (CRE) a documenté 513 heures de prix négatifs en 2025 — l’ajustement n’est pas neutre.
Pour un installateur RGE en région Occitanie interrogé sur la situation de ses clients équipés d’onduleurs Huawei, la priorité reste pratique : maintenir le firmware à jour, fermer les accès distants inutiles, vérifier la conformité du paramétrage anti-îlotage, et privilégier des onduleurs récents avec « secure boot » pour les nouvelles installations. Les garanties contractuelles (10 à 20 ans selon les fabricants) restent valides indépendamment de la décision européenne.
Marché français : la cybersécurité s’invite dans le devis solaire
Le contexte français est marqué par deux mouvements parallèles. D’un côté, le parc photovoltaïque français a atteint 29,7 GW au 30 septembre 2025, avec un record de 5,9 GW raccordés sur la seule année 2025 (+25 % par rapport à 2024). Sur le segment résidentiel, 87 % des nouveaux raccordements concernent des installations de moins de 9 kW, tirées par l’autoconsommation. De l’autre, Bercy a engagé une réforme des tarifs de rachat photovoltaïque qui devrait diviser la prime par quatre, reportant l’équation économique vers l’autoconsommation et le stockage. Dans ce contexte, alourdir le poste onduleur de 30 à 50 % aurait un impact direct sur la rentabilité.
Pour préparer un projet, on peut consulter notre guide complet panneaux solaires et autoconsommation, la fiche dédiée au choix entre micro-onduleur ou onduleur string, le guide monitoring solaire pour les bonnes pratiques de connectivité, l’analyse des énergies du futur pour le contexte stratégique européen, et le guide prix de l’énergie pour mesurer l’impact sur la facture finale.
Perspectives : du verrou financier au cadre de marché ?
La décision d’avril 2026 reste une mesure de financement public, pas une interdiction de commercialisation. Mais le secteur attend désormais la publication d’une « Inverter Security Toolbox » qui pourrait, comme la 5G toolbox, glisser progressivement vers un cadre de marché : exigences de certification, restrictions par pays d’origine sur certains usages critiques, voire conditionnalité pour l’accès aux marchés publics. La transposition de la directive NIS2 en droit français, le Cyber Resilience Act et la mise à jour de la doctrine de sécurité économique européenne convergent dans le même sens.
Pour la filière française, l’enjeu est triple : sécuriser les grandes installations professionnelles, préserver la compétitivité prix du résidentiel et assurer la continuité de service pour les centaines de milliers d’installations déjà raccordées. Aucune de ces trois équations ne se résout en une décision unique, mais le calendrier européen, lui, est désormais fixé : 1er mai 2026, 15 avril 2027.
Dois-je remplacer mon onduleur Huawei ou Sungrow déjà installé ?
Non. La décision européenne d’avril 2026 ne crée aucune obligation rétroactive de remplacement pour les installations résidentielles existantes. Elle restreint uniquement les financements de l’UE pour les nouveaux projets équipés de matériels jugés à haut risque. Les bonnes pratiques restent les mêmes : firmware à jour, désactivation des accès distants inutiles, mots de passe robustes.
Mon installation va-t-elle coûter plus cher si je choisis un onduleur européen ?
En moyenne, les onduleurs européens (SMA, Fronius, Schneider Electric) sont 30 à 50 % plus chers que les modèles chinois équivalents. Sur le coût total d’une installation résidentielle, cela représente environ 5 à 10 % d’écart, partiellement compensé par la durée de garantie et la valeur résiduelle plus élevée.
Cette décision va-t-elle ralentir le déploiement du solaire en Europe ?
L’European Solar Manufacturing Council estime que les capacités européennes et alliées dépassent déjà 100 GW/an, soit plus que le volume installé annuellement en Europe. Les contraintes les plus immédiates portent donc sur la chaîne logistique (délais, certification) plus que sur la capacité physique de production.

