Carbon, la start-up lyonnaise portant le projet de gigafactory photovoltaïque de Fos-sur-Mer, a officiellement annoncé l’abandon de son projet le 19 mai 2026, six jours après le prononcé de sa liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Marseille. Cinq gigawatts de capacité annuelle, 3 000 emplois directs, 9 000 emplois indirects et 1,5 milliard d’euros d’investissements prévu : la France perd sa seule chance de disposer d’une grande usine de panneaux solaires intégrée, victime de l’absence de préférence industrielle européenne contraignante.
Chronologie d’un rêve industriel fracassé
Fondée en mars 2022 à Lyon, Carbon avait été labellisée Projet d’Intérêt National Majeur (PINM) et présentée lors du sommet Choose France comme la réponse hexagonale au défi de la souveraineté industrielle dans le photovoltaïque. Le projet prévoyait de produire 5 GW de modules annuels sur 45 hectares dans la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, en intégrant l’ensemble de la chaîne de valeur — du lingot de silicium au module fini — sur une emprise bâtie de 290 000 m².
La réalité financière a toujours été plus sévère que les annonces. Seuls 25 millions d’euros de fonds propres avaient effectivement été levés (fondateurs, Région PACA, plateforme participative Enerfip), sur les 1 à 1,7 milliard d’euros nécessaires pour mener le projet à terme. L’État et la Région Sud avaient promis 250 millions d’euros de soutien public, dont seulement 4 millions de première tranche effectivement versés — une somme insuffisante pour rassurer les investisseurs institutionnels.
Le 13 mai 2026, le tribunal de commerce de Marseille a prononcé la liquidation judiciaire de la société. Le 19 mai, les fondateurs ont officialisé l’abandon dans un communiqué : L’histoire s’arrête ici, mais nos convictions demeurent. L’obtention du permis de construire en avril 2025 n’avait pas suffi à débloquer les financements manquants.
Pourquoi Carbon a échoué : l’impasse de la préférence européenne
La raison officielle de l’effondrement tient à une décision réglementaire européenne. L’Industry Acceleration Act adopté en mars 2026 devait renforcer le Net Zero Industry Act (NZIA) en réservant des marchés aux fabricants de technologies bas-carbone en Europe. Mais ce texte a élargi la notion de Made in Europe aux pays liés à l’UE par des accords de libre-échange — Turquie, Vietnam, Inde — reportant toute protection réelle pour la production française à 2030 au plus tôt.
Face à cette dilution de la protection européenne, les investisseurs industriels ont retiré leur engagement. Carbon a tenté deux pivots de survie avant de jeter l’éponge : basculer vers un modèle d’assemblage avec cellules importées depuis la Chine, puis nouer un partenariat avec le géant chinois LONGi. Les deux tentatives ont échoué, faute d’investisseurs convaincus par la viabilité économique sans garantie de marché pérenne.
La réaction du secteur a été vive. Jules Nyssen, directeur général du Syndicat des Énergies Renouvelables (SER), a déclaré être en colère et a pointé la responsabilité des États membres dans l’échec à obtenir une vraie préférence européenne. L’association professionnelle ENERPLAN a dénoncé les zigzags réglementaires qui minent tout investisseur industriel cherchant une visibilité à dix ans, évoquant une mauvaise nouvelle et surtout une alerte.
Une domination chinoise que l’Europe peine à contester
L’échec de Carbon ne peut se comprendre sans mesurer l’ampleur du défi industriel. La Chine contrôle 85 % du marché mondial des panneaux photovoltaïques et abrite les dix premiers fabricants planétaires. En Europe, 98 % des panneaux importés sont d’origine chinoise. En France, 88 % de la puissance solaire subventionnée repose sur des technologies importées. Les fabricants chinois bénéficient de coûts de production structurellement inférieurs de 50 à 70 % à leurs équivalents européens, grâce à des économies d’échelle colossales, un accès privilégié aux matières premières et des aides d’État massives.
Face à cette réalité, le NZIA européen fixe un objectif de 40 % de composants stratégiques produits en Europe d’ici 2030. Mais sans mécanisme contraignant, cet objectif peine à se matérialiser. La faillite de l’Allemand Meyer Burger en 2025, puis l’abandon de Carbon en 2026, illustrent la difficulté de concilier ambition industrielle et réalité concurrentielle mondiale. L’enjeu du recyclage des panneaux solaires — seul maillon de valeur ajoutée localisé en Europe — prend une importance stratégique croissante. La maîtrise du cycle de vie complet des modules, de la fabrication à la fin de vie, est l’un des leviers identifiés par la filière pour défendre une position industrielle.
Le marché européen reste pourtant vital : les batteries de stockage installées en Europe atteignent 77 GWh cumulés fin 2025, multiplié par dix en quatre ans. Ce dynamisme du marché de l’installation ne se traduit pas pour autant en capacité de fabrication locale pour les panneaux eux-mêmes.
Qui reste dans la course en Europe et en France ?
L’abandon de Carbon laisse HoloSolis comme principal espoir de production industrielle solaire en Europe francophone. Cette start-up française implantée à Hambach (Moselle, sur le site de l’ancienne usine Smart) a levé 220 millions d’euros et vise 5 GW de production annuelle d’ici 2030. Son chantier de construction était prévu de démarrer fin 2026. HoloSolis bénéficie d’un soutien public mieux structuré, mais fait face aux mêmes défis de compétitivité face aux producteurs asiatiques.
Au niveau européen, les grands espoirs des dernières années se sont presque tous évaporés : Meyer Burger (Suisse et Allemagne) en faillite depuis mi-2025, REC Solar sorti du marché résidentiel, SolarWorld disparu dès 2017. Il reste quelques fabricants de cellules spécialisées à haute valeur ajoutée, mais aucun capable de rivaliser frontalement avec la Chine sur les volumes. La situation contraste avec celle des renouvelables en Europe, dont le déploiement bat des records mais sans que la chaîne de valeur industrielle soit maîtrisée localement.
Ce que cela change pour les acteurs du solaire en France
Pour un particulier souhaitant installer des panneaux solaires en autoconsommation, l’abandon de Carbon ne modifie pas les conditions d’accès à court terme : les panneaux importés d’Asie resteront disponibles et compétitifs. En revanche, l’échec de toute production nationale pérennise la dépendance aux approvisionnements extérieurs. Les tensions commerciales entre UE et Chine — notamment les droits de douane anti-dumping — pourraient s’accentuer et renchérir les prix à terme.
Pour les professionnels et les développeurs de projets solaires, la disparition de Carbon supprime un fournisseur potentiel français ou européen. Cela affecte les projets souhaitant valoriser une traçabilité locale des équipements dans les appels d’offres publics qui intègrent de plus en plus des critères de bilan carbone. L’ambition des énergies du futur en matière de souveraineté industrielle sera mesurée à l’aune de ce que HoloSolis réussira à construire d’ici 2030.
ENERPLAN appelle désormais le gouvernement à conditionner une partie des soutiens à l’utilisation de modules produits en Europe — une approche que la Commission européenne n’a pas retenue dans sa version actuelle du NZIA. Tant que cette condition ne sera pas intégrée, la France continuera à financer le développement solaire sans en maîtriser la chaîne de valeur industrielle.
Questions fréquentes
Qu’était la gigafactory Carbon et pourquoi était-elle stratégique ?
Carbon était une start-up française (fondée en 2022) dont le projet de gigafactory à Fos-sur-Mer visait 5 GW de panneaux solaires annuels, intégrant toute la chaîne de production du lingot de silicium au module. Labellisé Projet d’Intérêt National Majeur, c’était la seule chance de France de disposer d’une capacité industrielle solaire souveraine d’envergure.
Pourquoi Carbon a-t-elle échoué malgré le soutien de l’État ?
L’abandon résulte d’un bouclage financier impossible : seuls 25 M€ sur 1,5 Md€ nécessaires ont été levés. La cause profonde est l’absence de préférence marché européenne contraignante : l’Industry Acceleration Act de mars 2026 a élargi le Made in Europe à des pays tiers, supprimant toute protection réelle pour la production française jusqu’en 2030.
Quelles alternatives existent pour du solaire produit en Europe ?
La seule alternative française encore active est HoloSolis à Hambach (Moselle), visant 5 GW/an avec 220 M€ levés et un chantier prévu fin 2026. À l’échelle européenne, la quasi-totalité des grands projets de fabrication de modules ont fait faillite ou abandonné face à la compétition chinoise.

