Alors que le gouvernement s’apprête à dévoiler son plan d’électrification centré sur la pompe à chaleur et le véhicule électrique, les filières des énergies renouvelables thermiques — bois-énergie, biogaz, réseaux de chaleur, solaire thermique — ont haussé le ton le 31 mars 2026. Réunies lors de la Journée nationale de la chaleur et du froid renouvelables, elles réclament un plan dédié à hauteur de leurs ambitions : 300 TWh de chaleur renouvelable d’ici 2030 pour couper 62 millions de tonnes de CO₂ par an et éliminer 15 milliards d’euros d’importations fossiles.
La chaleur, grande oubliée de la transition énergétique française
Un chiffre résume la situation : la chaleur représente 46 % de la consommation finale d’énergie en France, contre 25 % pour les transports et 23 % pour l’électricité. Pourtant, c’est vers l’électricité et les transports que convergent l’essentiel des politiques publiques et des investissements. La part des énergies renouvelables dans la chaleur consommée n’atteint encore que ~23 %, après plusieurs décennies d’effort.
Selon l’organisation professionnelle FEDENE, portée par ses 650 adhérents exploitants de réseaux de chaleur et de froid, 300 TWh de chaleur renouvelable supplémentaire permettraient d’éviter 62 millions de tonnes de CO₂ par an et d’éliminer plus de 15 milliards d’euros d’importations fossiles — gaz russe, fioul, gaz naturel liquéfié. L’enjeu est donc autant climatique que géopolitique et économique.
Le plan d’électrification du gouvernement : une révolution à deux angles morts
Annoncé par la ministre déléguée à l’Énergie Maud Bregeon le 27 mars 2026, le plan d’électrification s’articule autour de deux axes : la pompe à chaleur (PAC) pour le chauffage résidentiel et le véhicule électrique pour les transports. Son objectif est de faire passer la dépendance de la France aux énergies fossiles importées de 60 % à 40 % d’ici 2030.
La PAC est centrale dans cette vision : « Une pompe à chaleur, c’est trois fois moins cher à l’usage qu’une chaudière gaz », a rappelé la ministre. Dès septembre 2026, des critères de résilience permettront d’orienter les aides vers les PAC assemblées en Europe, face à la domination des fabricants asiatiques.
La filière thermique n’est pas opposée aux PAC — elle y est même partie prenante. Mais elle soulève deux angles morts structurels du plan d’électrification pur.
- Le pic hivernal : un déploiement massif de PAC électriques crée un appel de puissance électrique intense les jours les plus froids. RTE a estimé que les PAC représenteront jusqu’à 15 GW de puissance appelée supplémentaire à l’horizon 2035 par rapport à 2022, un défi coûteux pour l’équilibre du réseau.
- Les ménages non électrifiables à court terme : propriétaires de maisons avec faible isolation, logements anciens en zone rurale — pour ces foyers, les EnR thermiques (granulés, réseaux de chaleur) offrent des solutions immédiatement accessibles et économiquement viables, souvent sans travaux lourds préalables.
Pour comprendre comment la PAC s’inscrit dans une stratégie de rénovation complète, consultez notre guide complet sur les pompes à chaleur.
Bois-énergie : première source d’EnR en France, mais fragilisée par les politiques d’aides
Le bois-énergie est la première source d’énergie renouvelable en France, loin devant l’hydraulique et l’éolien. En 2024, la consommation de biomasse solide a atteint 123 TWh selon le Service des données et études statistiques (SDES). La filière emploie 52 800 personnes et génère un chiffre d’affaires de 5,1 milliards d’euros.
Pourtant, depuis le 1er janvier 2026, les chaudières à biomasse sont exclues de la voie du geste unique de MaPrimeRénov’. Les aides — qui pouvaient atteindre 10 000 € par installation — ne sont plus accessibles qu’en cadre de « rénovation d’ampleur », impliquant un audit énergétique préalable et plusieurs gestes couplés. Résultat : les ventes de chaudières biomasse auraient chuté de 80 % en trois ans (2023-2026), menaçant directement 50 000 emplois, selon les organisations professionnelles du secteur.
La filière demande explicitement la réintégration des chaudières biomasse dans le geste unique, soulignant qu’elles constituent souvent la solution la plus accessible pour des ménages ruraux modestes ne pouvant pas assumer les coûts d’une PAC air-eau (10 000 à 18 000 € installée). Pour en savoir plus, consultez notre guide complet sur le bois-énergie et la biomasse.
Réseaux de chaleur : une année 2024 record, mais des objectifs 2030 déjà en péril
Les réseaux de chaleur ont affiché un record en 2024 : 32,3 TWh livrés (+9,3 % par rapport à 2023), selon la FEDENE. Les 1 000 réseaux français affichent désormais un taux d’énergie renouvelable et de récupération (EnR&R) de 67 % en 2024, contre seulement 31 % en 2009.
| Filière | Production 2024 | Objectif PPE3 2030 | Écart |
|---|---|---|---|
| Bois-énergie | 123 TWh | 157–169 TWh | +28–37 % |
| Biogaz (total) | 24,2 TWh | 24–32 TWh | Atteint (bas) |
| Réseaux de chaleur | 32,3 TWh | 52,7 TWh | +63 % |
| Géothermie profonde | 2 TWh | 6 TWh | +200 % |
| Solaire thermique | 1,64 TWh | 6 TWh | +266 % |
Le cas du solaire thermique est particulièrement alarmant. Le marché a chuté de 43 % entre 2023 et 2024 après le retrait des chauffe-eau solaires de MaPrimeRénov’ en septembre 2024. Avec 1,64 TWh produits en 2024, la filière est à 27 % seulement de son objectif PPE3 pour 2030. La PPE3 elle-même reconnaît explicitement la nécessité d’un plan d’action spécifique pour relancer ce marché.
Stockage thermique : la chaleur comme complément au réseau électrique
La filière porte également un argument technique souvent sous-estimé : les EnR thermiques peuvent jouer un rôle de flexibilité du réseau électrique. En Île-de-France, les 60 réseaux de géothermie profonde en exploitation peuvent effacer collectivement jusqu’à 2 à 4 GW de pointe en régulant leurs pompes à chaleur lors des pics de consommation — un service de flexibilité déjà effectif depuis 2023, mais peu mis en avant dans les débats sur la gestion du réseau.
Le stockage thermique (sels fondus, stockage en aquifère, roches basaltiques) constitue par ailleurs une alternative compétitive aux batteries électrochimiques pour le stockage inter-journalier ou intersaisonnier des excédents de production renouvelable. Des démonstrateurs sont attendus en 2026 en France dans ce domaine.
Les 6 mesures réclamées par la filière au gouvernement
À l’occasion de la Journée nationale du 31 mars, les organisations représentatives (AMORCE, FEDENE, SER) ont adressé un mémorandum au gouvernement articulé autour de six demandes prioritaires :
- Augmentation du Fonds Chaleur ADEME au-delà de 800 M€/an, avec une programmation pluriannuelle garantie sur 5 ans.
- Réintégration des chaudières biomasse dans MaPrimeRénov’ monogeste, avec un plafond d’aide maintenu à 10 000 €.
- Maintien de la compatibilité entre Fonds Chaleur et CEE dans tous les textes réglementaires.
- TVA à 5,5 % étendue aux livraisons de froid EnR&R via réseaux (actuellement soumises au taux normal).
- Valorisation des UVE (unités de valorisation énergétique) dans les bilans énergétiques des communes, avec des fiches CEE adaptées.
- Triplement des quantités de chaleur livrées par les réseaux d’ici 2035, avec des objectifs territoriaux contraignants.
Pour les particuliers, ces arbitrages politiques ont des conséquences directes : le maintien ou la suppression d’une filière de chauffage peut faire basculer d’un à deux ans le retour sur investissement d’un équipement. Suivez l’évolution des aides dans notre guide complet de la rénovation énergétique.
Perspectives : des arbitrages attendus avant l’été 2026
Le plan d’électrification présenté par le gouvernement début avril 2026 fera-t-il de la place aux EnR thermiques ? La réponse conditionnera les capacités de la France à atteindre ses objectifs climatiques. La PPE3 fixe un objectif global de chaleur renouvelable de 297 TWh en 2030, soit un doublement par rapport au niveau actuel — un effort colossal qui ne pourra être atteint sans les filières thermiques.
Les arbitrages sur MaPrimeRénov’ (budget 3,6 Md€ en 2026), le Fonds Chaleur (800 M€) et les CEE (période 6, 2026-2030) seront déterminants. La filière bois-énergie rappelle son atout décisif : une ressource locale, stockable, non soumise aux aléas du marché mondial de l’électricité, et offrant une indépendance énergétique réelle aux territoires ruraux. Retrouvez notre analyse sur les réseaux de chaleur bois citoyens et sur la biomasse et le bois-énergie.
La décarbonation du chauffage ne se limite pas aux équipements : les matériaux de construction eux-mêmes entrent dans la transition. Le ciment bas-clinker, l’acier à l’hydrogène et le verre bas-carbone — décrits dans la feuille de route ADEME du 31 mars 2026 — transforment progressivement l’empreinte des bâtiments raccordés aux réseaux de chaleur renouvelables.
Peut-on encore obtenir des aides pour une chaudière à granulés de bois en 2026 ?
Depuis le 1er janvier 2026, les chaudières à biomasse (granulés, bûches) ne sont plus éligibles à MaPrimeRénov’ en geste unique. Elles restent éligibles uniquement dans le cadre d’une rénovation d’ampleur (3 gestes ou plus avec gain DPE de 2 classes minimum). En revanche, les poêles à granulés restent subventionnés en geste unique, ainsi que les chaudières via les Certificats d’Économies d’Énergie (CEE). Renseignez-vous auprès d’un conseiller France Rénov’.
Qu’est-ce qu’un réseau de chaleur renouvelable et comment y accéder ?
Un réseau de chaleur distribue de l’énergie thermique (chauffage et eau chaude sanitaire) via des canalisations souterraines depuis une centrale de production (biomasse, géothermie, récupération de chaleur) vers des bâtiments abonnés. Pour savoir si votre immeuble ou quartier est desservi, contactez votre mairie ou votre bailleur social. L’ADEME propose une carte nationale des réseaux de chaleur.
La pompe à chaleur et le bois-énergie sont-ils complémentaires ou concurrents ?
Ces deux solutions sont complémentaires dans la plupart des configurations. La PAC air-eau excelle en habitat récent ou après rénovation isolante, avec un COP de 3 à 4. Le bois-énergie (granulés, bûches) est particulièrement adapté aux maisons rurales mal isolées, aux zones non couvertes par les réseaux électriques renforcés, et aux ménages qui souhaitent une indépendance par rapport aux variations du prix de l’électricité. Les deux technologies sont éligibles aux CEE ; seule la biomasse en monogeste a été exclue de MaPrimeRénov’ en 2026.

