En ouvrant le 2 avril 2026 le premier débat public de son histoire sur un réacteur modulaire avancé, la Commission nationale du débat public (CNDP) marque une étape fondatrice. Avec le projet Newcleo — réacteur de génération IV de 30 MWe refroidi au plomb liquide, implanté à Chinon — mais aussi le SMR Nuward d’EDF en finalisation de design et la startup Jimmy dont la demande d’autorisation de construction fait déjà l’objet d’une instruction, l’ère des petits réacteurs modulaires cesse d’être un slogan pour devenir un programme industriel inscrit dans la transition énergétique française.
Un débat public inédit ouvert le 2 avril 2026
Le 2 avril 2026, la CNDP a officiellement lancé un débat public sans précédent portant sur deux projets soumis conjointement par Newcleo et RTE. Le premier concerne la construction d’un réacteur LFR-AS-30 (Lead Fast Reactor, 30 MWe) sur les communes de Savigny-en-Véron et Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), à proximité de la centrale EDF de Chinon. Le second porte sur une usine de fabrication de combustible MOX pour réacteurs rapides dans l’Aube, près de la centrale de Nogent-sur-Seine. Consultez également notre guide complet sur smart grid Linky. Consultez également notre guide complet sur stockage par gravité.
La procédure durera jusqu’au 30 juillet 2026, avec des réunions publiques de lancement les 7 avril (Indre-et-Loire), 9 avril (Aube) et un webinaire sur « la place de ces projets dans la politique nucléaire française » prévu le 16 avril. Selon la Commission nationale du débat public, c’est la première fois dans son histoire qu’un débat public porte sur un réacteur modulaire avancé (AMR) en France.
Newcleo : génération IV au plomb, 645 millions d’euros levés
Newcleo est une startup franco-italienne fondée en 2021. Son réacteur LFR-AS-30 appartient à la génération IV : il est refroidi par plomb liquide à pression atmosphérique — un avantage de sécurité décisif, puisqu’une dépressurisation accidentelle est physiquement impossible. Dans sa version 200 MWe, il peut brûler des actinides mineurs issus de combustibles nucléaires usés, contribuant à réduire les déchets radioactifs longue durée.
Sur le plan financier, Newcleo a levé plus de 645 millions d’euros depuis 2021, dont 75 millions en février 2026 et 36 millions de fonds européens (programme Euratom/Horizon) en mars 2026, ciblant une levée totale d’un milliard. Pour réduire l’incertitude technologique, un système thermique non-nucléaire de validation (le « PRECURSOR », 10 MW) est en cours de construction en Italie, avec un achèvement attendu fin 2026. La demande de licence auprès de l’ASN est planifiée pour 2027, la mise en service visée pour 2031.
Trois projets SMR français, trois technologies complémentaires
| Projet | Porteur | Technologie | Puissance | Étape 2026 |
|---|---|---|---|---|
| LFR-AS-30 | Newcleo | Neutrons rapides, plomb liquide (Gén. IV) | 30 MWe | Débat public CNDP (avr.–juil. 2026) |
| Nuward | EDF | REP eau pressurisée (Gén. III+) | 400 MWe | Design finalisé mi-2026, DAC fin 2026 |
| Jimmy | Jimmy Energy | Haute température (HTR, Gén. IV) | 10 MWth | Instruction ASN (DAC avr. 2024) |
Nuward, filiale d’EDF créée en mars 2023 et financée à hauteur de 500 millions d’euros par France 2030, prévoit 400 MWe par unité dans sa dernière version conceptuelle, avec une option cogénération de chaleur industrielle jusqu’à 100 MWth. La Demande d’Autorisation de Création doit être déposée fin 2026, pour un premier béton visé en 2030. Une revue réglementaire trilatérale France–Finlande–République tchèque standardise le cadre de sûreté en Europe.
Jimmy Energy, fondée en 2020 par deux ingénieurs français, a déposé en avril 2024 la première Demande d’Autorisation de Construction d’un SMR en France. Son réacteur à haute température (HTR) de 10 MWth cible la décarbonation d’un site de production sucrière en Champagne — en remplacement de brûleurs à gaz. Cela illustre la logique clé des SMR : décarboner des process industriels inaccessibles à l’électrification directe ou à l’hydrogène vert.
Le cadre de la PPE3 : premier béton SMR avant les années 2030
Ces trois projets s’inscrivent dans la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie 2026-2035 (PPE3), publiée le 12 février 2026. Le texte fixe un double objectif : atteindre le « premier béton d’un SMR eau pressurisée » et « le lancement d’au moins un prototype de réacteur innovant de technologie différente d’ici le début des années 2030 ». Parallèlement, la PPE3 confirme la construction de 6 EPR2 (Penly, Gravelines, Bugey), pour un budget plafond de 72,8 milliards d’euros et des mises en service entre 2035 et 2050.
Les EPR2 et les SMR ne sont pas en concurrence mais complémentaires : les premiers fourniront de l’électricité en baseload à très grande échelle ; les seconds sont dimensionnés pour des usages qu’un grand réacteur ne peut pas servir — chaleur industrielle, sites décentralisés, déploiement modulaire. Cette diversification s’inscrit dans la stratégie multi-technologique de la PPE3, qui cible 650 à 693 TWh de production décarbonée en 2035.
L’Europe s’organise : 4 projets européens dans l’alliance SMR
Le 10 mars 2026, la Commission européenne a publié sa stratégie SMR, visant les premiers réacteurs commerciaux au début des années 2030. Parmi les 9 projets prioritaires retenus par l’Alliance industrielle SMR européenne, 4 sont de technologie européenne : Nuward (EDF), Newcleo, Calogena (groupe Gorge, 30 MWth, demande de sûreté déposée à l’ASN) et Thorizon (franco-néerlandais, sel fondu au thorium). Cette dynamique place l’Europe en compétition directe avec le Canada (GE-Hitachi BWRX-300, en construction depuis mars 2026 en Ontario) et les États-Unis.
Ce que les SMR changeront concrètement pour l’industrie française
Pour les industriels, les SMR ouvrent la voie à une décarbonation des process à haute température que ni les pompes à chaleur ni les réseaux de chaleur ne peuvent atteindre. Fonderies, papeteries, chimistes et cimenteries disposeraient d’une source de chaleur décarbonée fonctionnant 24h/24. L’industrie représente 17 % des émissions nationales de gaz à effet de serre — la décarboniser sans passer par la seule électricité est un enjeu stratégique pour maintenir la compétitivité industrielle française.
Des vigilances légitimes existent. La technologie du réacteur au plomb liquide n’a jamais été mise en œuvre à l’échelle commerciale ; la maturité réelle du projet Newcleo est questionnée. Et le délai minimum entre une DAC et une mise en service est de 7 à 10 ans, ce qui rend l’objectif 2031 de Newcleo extrêmement ambitieux. Mais les débats publics, à condition d’être rigoureux, sont précisément le cadre approprié pour instruire ces questions avec la société et non sans elle.
Le calendrier clé jusqu’en 2031
- 30 juillet 2026 : clôture du débat public CNDP sur Newcleo
- Fin 2026 : dépôt DAC Nuward (EDF) + achèvement PRECURSOR Newcleo en Italie
- 2027 : dépôt demande de licence Newcleo auprès de l’ASN
- 2028-2029 : instruction ASN, enquête publique Nuward
- 2030 : premier béton Nuward (objectif PPE3)
- Début 2030s : premiers SMR commerciaux en Europe (cible Commission européenne)
Le paysage énergétique français se dessine donc avec deux piliers nucléaires complémentaires : des EPR2 pour la puissance de base et des SMR pour la flexibilité, la chaleur industrielle et les usages décentralisés. Le débat public qui s’ouvre est l’occasion d’un dialogue indispensable sur ces choix de long terme.
Qu’est-ce qu’un SMR (Small Modular Reactor) ?
Un SMR est un réacteur nucléaire de petite ou moyenne puissance (moins de 300 MWe), conçu pour être fabriqué en série en usine et assemblé sur site. Contrairement aux grandes centrales (1 000–1 650 MWe), les SMR offrent une empreinte réduite, une flexibilité de déploiement et un potentiel de sérialisation. Ils peuvent produire de l’électricité, de la chaleur industrielle ou les deux (cogénération). Pour approfondir ce sujet, découvrez notre guide sur fusion nucléaire.
Quand le premier SMR français sera-t-il opérationnel ?
Newcleo vise une mise en service en 2031 à Chinon — objectif jugé très serré par les experts, compte tenu des délais d’instruction ASN de 7 à 10 ans. EDF Nuward vise le premier béton en 2030 pour une mise en service commerciale dans les années 2030. La PPE3 fixe le « premier béton d’un SMR eau pressurisée » avant le début des années 2030 comme objectif national.
Les SMR remplacent-ils les EPR2 dans le programme nucléaire français ?
Non. La PPE3 confirme les deux programmes : 6 EPR2 (Penly, Gravelines, Bugey) pour la puissance de base, avec un budget plafond de 72,8 milliards d’euros et des mises en service de 2035 à 2050. Les SMR visent des usages complémentaires : décarbonation industrielle à haute température, électricité décentralisée, cogénération. Il ne s’agit pas de concurrence mais de complémentarité dans le mix bas-carbone français.
Dans ce paysage nucléaire en mouvement, la mise en service commerciale de l’EPR de Flamanville 3 en avril 2026 constitue le signal de départ attendu par la filière : pour la première fois depuis 1999, un nouveau réacteur produit de l’électricité en France, prouvant que les compétences industrielles — malgré les difficultés du chantier — peuvent être reconstituées Cette double dynamique — nouvelles technologies et démantèlement de Fessenheim lancé par décret en mai 2026 — illustre comment la France gère simultanément la fin de vie de son parc historique et l’émergence de sa flotte nucléaire future..

