Le démantèlement de la centrale nucléaire de Fessenheim est officiellement lancé. Un décret publié au Journal officiel le 3 mai 2026 prescrit à EDF de procéder à la déconstruction complète des deux réacteurs de 900 MW de l’installation nucléaire de base n° 75. Chantier prévu jusqu’en 2048, coût estimé entre 700 millions et 1 milliard d’euros : la France entre dans une ère inédite, celle du premier grand démantèlement nucléaire de son histoire industrielle.
Ce que prescrit le décret du 3 mai 2026
Le décret n° 2026-336 du 1er mai 2026, publié au Journal officiel le 3 mai, marque une étape historique dans le cycle de vie du parc nucléaire français. Pour la première fois, deux réacteurs à eau pressurisée de 900 MW — les plus anciens du parc national — se voient officiellement prescrire une déconstruction complète. La centrale de Fessenheim (Haut-Rhin), arrêtée en 2020, entre ainsi dans une nouvelle phase : celle du démantèlement proprement dit.
Le décret impose à EDF une déconstruction en quatre phases successives : le démantèlement des équipements irradiants (cuves, générateurs de vapeur, circuits primaires), l’assainissement des structures béton contaminées, la démolition des bâtiments jusqu’à un mètre sous le niveau du sol, puis la réhabilitation du terrain. La date limite légale d’achèvement est fixée au 30 juin 2048, soit 22 ans de travaux planifiés. L’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) avait rendu un avis favorable le 29 janvier 2026 après examen du dossier de démantèlement déposé par EDF dès novembre 2020.
Ce délai de cinq ans entre la fermeture et le feu vert réglementaire illustre la profondeur de l’instruction technique d’un dossier de démantèlement nucléaire : évaluation des inventaires radiologiques, conception des procédés de découpe et d’assainissement, dimensionnement des moyens de stockage des déchets, études d’impact environnemental, consultations publiques. Chaque étape est examinée par l’ASNR avant de permettre la suivante.
Une centrale exploitée 43 ans, fermée en deux temps
La centrale de Fessenheim a été mise en service en 1977 et a produit de l’électricité décarbonée pendant 43 ans avant d’être arrêtée dans le cadre du plafonnement de la capacité nucléaire nationale. Le réacteur 1 a cessé de fonctionner le 22 février 2020, le réacteur 2 le 30 juin 2020. Ces deux arrêts ont mis fin à une production de 1 800 MW de puissance installée — l’équivalent de la consommation électrique annuelle d’environ 1,7 million de foyers.
Depuis lors, EDF a engagé une phase préparatoire rigoureuse. Le combustible usé — principal vecteur de radioactivité à court terme — a été entièrement évacué du site avant fin 2023, condition sine qua non pour lancer le démantèlement proprement dit. Les générateurs de vapeur ont été préparés et conditionnés pour leur transport vers des centres de traitement spécialisés. L’ASNR a évalué le bilan de cette phase préparatoire comme satisfaisant dans son rapport annuel 2024, autorisant EDF à déposer sa demande d’autorisation de démantèlement complet.
380 000 tonnes de déchets : 94 % conventionnels, 6 % radioactifs
L’ampleur physique du chantier de démantèlement donne la mesure de l’enjeu logistique. Les deux réacteurs de Fessenheim génèreront au total environ 380 000 tonnes de déchets. La majorité — soit 94 % environ — sont des matériaux conventionnels : béton, acier non contaminé, gravats, isolants. Ces déchets empruntent les filières ordinaires du BTP et du recyclage industriel, sans contrainte radiologique particulière.
Les 6 % restants relèvent des déchets faiblement ou très faiblement radioactifs (FMA et TFA), orientés vers les centres spécialisés de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Aucun déchet de haute activité ne résidera sur le site à l’issue du démantèlement : le combustible usé a déjà été évacué vers les installations de refroidissement d’EDF, avant son orientation vers les filières de retraitement.
EDF a prévu de valoriser une partie des métaux faiblement radioactifs via un Technocentre de recyclage dont la construction est programmée sur le site même de Fessenheim à partir de 2031, pour un investissement de 450 millions d’euros. Cette installation aurait vocation à traiter à terme jusqu’à 500 000 tonnes de métaux en provenance de l’ensemble du parc nucléaire français en cours de démantèlement, générant environ 300 emplois à la construction et des activités pérennes sur le territoire alsacien.
| Paramètre | Données clés |
|---|---|
| Puissance des deux réacteurs | 2 × 900 MW = 1 800 MW |
| Mise en service / Arrêt définitif | 1977 / 30 juin 2020 |
| Avis ASNR favorable | 29 janvier 2026 |
| Décret de démantèlement (JO) | 3 mai 2026 |
| Fin des travaux prévue | 30 juin 2048 |
| Volume total de déchets estimé | ~380 000 tonnes |
| Dont déchets radioactifs (TFA/FMA) | ~6 % (~22 800 t) |
| Coût estimé (deux réacteurs) | 700 M€ – 1 Md€ |
| Technocentre de recyclage | 2031 — 450 M€ — 300 emplois |
Un financement à la charge d’EDF : des provisions constituées, mais des incertitudes historiques
Le démantèlement de Fessenheim est financé intégralement par EDF, qui a constitué des provisions dédiées au fil des décennies d’exploitation. À fin 2016, le groupe avait provisionné 23,5 milliards d’euros pour l’ensemble de ses 58 réacteurs. Ces fonds sont gérés via EDF Invest dans des actifs dédiés supérieurs à 10 milliards d’euros, conformément aux obligations réglementaires imposées aux exploitants nucléaires par la loi de transition énergétique. Pour les deux réacteurs de Fessenheim spécifiquement, le coût est estimé entre 700 millions et 1 milliard d’euros.
Ces estimations appellent toutefois à la vigilance. L’unique précédent français de démantèlement complet — la centrale de Brennilis (Finistère), d’une technologie et d’une puissance très différentes — s’est soldé par un coût final bien supérieur aux prévisions initiales, en raison de complications techniques et de l’évolution des exigences réglementaires sur plusieurs décennies. Les retours d’expérience internationaux — notamment aux États-Unis et en Allemagne — montrent des coûts réels souvent bien supérieurs aux estimations initiales. Fessenheim sera le premier test à grande échelle de la maîtrise des coûts de démantèlement pour un réacteur de forte puissance en France.
Impact local : reconversion d’un bassin d’emploi industriel
La fermeture de 2020 avait déjà profondément restructuré l’économie locale des bassins de Colmar et Mulhouse. Les quelque 2 200 emplois directs et indirects liés à l’exploitation avaient été progressivement réduits à quelques centaines de postes de surveillance et de préparation au démantèlement. Le chantier qui s’ouvre formellement va désormais solliciter des compétences très différentes de celles de l’exploitation : robotique de démantèlement, chimie de décontamination, gestion des déchets nucléaires.
La phase de démantèlement ne nécessite qu’environ 15 % des effectifs d’une exploitation normale, ce qui explique la contraction persistante de l’emploi direct depuis 2020. Mais la création du Technocentre de recyclage à partir de 2031 représente une opportunité concrète pour le territoire : 300 emplois à la construction, des activités d’exploitation pérennes liées au traitement des métaux faiblement radioactifs. L’Alsace pourrait ainsi se positionner comme pôle d’excellence européen du démantèlement nucléaire, dans une filière qui va monter en puissance à l’échelle du continent au cours des prochaines décennies.
Démanteler et construire en même temps : le paradoxe de la stratégie nucléaire française
Le décret du 3 mai 2026 intervient dans un contexte paradoxal. Tandis que Fessenheim entame sa déconstruction, la France accélère en parallèle son programme de construction nucléaire. L’EPR de Flamanville 3 est entré en service commercial en 2026, apportant 1 600 MW supplémentaires au réseau électrique national. La programmation pluriannuelle de l’énergie 2026-2035 (PPE3) prévoit la construction de six nouveaux EPR2, et les petits réacteurs modulaires (SMR) avancent vers les phases de consultation publique.
Ce double mouvement illustre le défi économique du cycle complet du nucléaire : les coûts de démantèlement, longtemps sous-estimés dans les analyses de compétitivité, doivent désormais être intégrés de façon réaliste dans les arbitrages énergétiques nationaux. La qualité d’exécution du démantèlement de Fessenheim — premier test grandeur nature — influencera durablement les projections de coûts pour les 56 autres réacteurs français appelés à être déclassés dans les décennies à venir.
Perspectives : un chantier-laboratoire pour toute la filière nucléaire française
D’ici 2048, les équipes de démantèlement de Fessenheim vont devoir résoudre des équations techniques inédites à cette échelle en France : découpe des cuves en acier hautement irradiées par téléopération robotique, décontamination chimique des circuits primaires, tri et conditionnement des déchets selon leur niveau de radioactivité. Les retours d’expérience accumulés alimenteront les standards industriels applicables au reste du parc nucléaire français.
La France, qui mise sur un mix énergétique combinant le renouvellement de sa flotte nucléaire, l’essor des énergies du futur et des innovations de rupture comme la fusion nucléaire, doit également maîtriser la fin de vie de ses installations existantes. Le succès ou l’échec de ce premier grand démantèlement conditionnera la crédibilité de sa stratégie énergétique à long terme.
Qui finance le démantèlement de Fessenheim, et combien cela coûtera-t-il ?
Le démantèlement est intégralement à la charge d’EDF, qui a constitué des provisions spécifiques depuis des décennies. Les actifs dédiés, gérés via EDF Invest, dépassent 10 milliards d’euros pour l’ensemble du parc. Pour les deux réacteurs de Fessenheim, le coût est estimé entre 700 millions et 1 milliard d’euros. Ces fonds proviennent des provisions constituées pendant les 43 ans d’exploitation de la centrale, non des impôts ou des tarifs d’électricité actuels.
Quand le site de Fessenheim sera-t-il entièrement dépollué et réhabilité ?
La date limite légale d’achèvement fixée par le décret est le 30 juin 2048. Le chantier se déroulera en quatre phases successives supervisées par l’ASNR : démantèlement des équipements radioactifs, assainissement du béton, démolition jusqu’à un mètre sous le sol, puis réhabilitation du terrain. Des aléas techniques pourraient modifier ce calendrier, comme l’illustre l’expérience d’autres démantèlements nucléaires en Europe et aux États-Unis.
Que deviendra le site de Fessenheim après le démantèlement ?
EDF prévoit la construction d’un Technocentre de recyclage des métaux faiblement radioactifs à partir de 2031 sur le site, pour un investissement de 450 millions d’euros. Cette installation traiterait des métaux issus de l’ensemble du parc nucléaire français en démantèlement — jusqu’à 500 000 tonnes. Elle représente environ 300 emplois à la construction et des activités pérennes pour le territoire alsacien.

