Le stockage d’électricité franchit une étape concrète en Corse : la Commission de régulation de l’énergie (CRE) vient de retenir cinq projets destinés à lisser la production renouvelable de l’île. Une décision technique en apparence, mais qui éclaire le rôle grandissant des batteries et des stations de pompage dans un système électrique de plus en plus soumis aux à-coups du solaire et de l’éolien.
Cinq projets retenus par la CRE en Corse
Dans un communiqué publié fin mai, la CRE a annoncé avoir retenu cinq projets portés par quatre sociétés mères. Comme le détaille la liste des projets retenus dans le cadre du guichet de saisine pour la Corse, il s’agit de deux projets de STEP et trois projets de batteries électrochimiques totalisant une puissance respective de 29,1 MW – 132,4 MWh pour les STEP et 19 MW-38 MWh pour les batteries. Le panachage entre stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) et batteries illustre la complémentarité de ces deux familles de stockage.
L’enjeu financier est loin d’être anecdotique. Les charges de SPE associées à ces cinq projets s’élèveront à 181,6 millions d’euros sur l’ensemble de leur durée contractuelle, supportées par le service public de l’énergie. Mais la CRE souligne que cet investissement est rentable : en remplaçant des moyens de production thermiques coûteux, ils permettront d’éviter environ 535,3 millions d’euros de surcoûts de production, générant ainsi une économie nette de charges de SPE de 353,7 millions d’euros sur 30 ans. Les contrats courent sur 15 ans pour les batteries et 30 ans pour les STEP, reflétant la durée de vie respective des deux technologies.
La sélection a été serrée : pour ce guichet, la CRE a été saisie de deux projets de STEP et de huit projets de batteries électrochimiques dont six disposant d’un dossier complet, avec des dates de clôture étaient respectivement fixées au 15 octobre 2025 et au 15 décembre 2025.
Pourquoi les zones non interconnectées sont prioritaires
La Corse fait partie des zones non interconnectées (ZNI), ces territoires dont le réseau électrique n’est pas relié au continent. Pour la CRE, Le stockage d’électricité constitue un levier important de la transition énergétique dans les zones non interconnectées : il permet d’absorber les surplus solaires de la journée pour les restituer en soirée, quand la demande grimpe. La méthodologie d’examen, révisée récemment, instruit en priorité les STEP, des technologies priorisées par les programmations pluriannuelles de l’énergie (PPE) et qui se caractérisent par des temps de développement longs, les STEP en particulier.
Le cadre économique est encadré par l’État : Un arrêté des ministres chargés de l’énergie et du budget, publié le 5 septembre 2025, fixe le taux de rémunération du capital immobilisé à 7,83 % pour les projets de stockage d’électricité reposant sur une technologie électrochimique. La Corse n’est pas un cas isolé. Un précédent guichet pour la Martinique et La Réunion avait retenu six projets de batteries, dont les charges de SPE associées s’élèveront à 56 millions d’euros. Et le mouvement va se poursuivre : Des guichets seront ensuite organisés pour soutenir les projets situés en Guyane et à Mayotte.
STEP et batteries : deux piliers complémentaires
À l’échelle nationale, les stations de pompage restent le poids lourd du stockage. Les STEP (Station de Transfert d’Energie par Pompage) représentent actuellement le seul moyen de stockage à grande échelle en France, avec une capacité installée en France [qui] est aujourd’hui d’environ 5 GW. Pour répondre à la montée des renouvelables, la PPE envisage ainsi la possibilité de mettre en service jusqu’à 1,5 GW de nouvelles STEP entre 2030 et 2035, d’après le bilan des flexibilités publié par RTE.
Les batteries, elles, progressent vite mais partent de loin. Au 31 décembre 2025, la France comptait 1,6 GW de batteries stationnaires en service selon RTE. Surtout, le stockage résidentiel reste embryonnaire : les batteries diffuses, installées dans les logements ou les petites entreprises, plafonnent à 140 MW sur l’ensemble du territoire. C’est précisément ce segment diffus, installé chez les particuliers, qui dispose de la plus forte marge de progression.
Cette complémentarité n’est pas un hasard. Les stations de pompage excellent dans le stockage de longue durée et de forte puissance, capables de déplacer d’importants volumes d’énergie sur plusieurs heures, voire d’un jour à l’autre. Les batteries, elles, brillent par leur réactivité quasi instantanée et leur rapidité de déploiement : quelques mois suffisent à installer un parc, là où une nouvelle STEP exige des années d’études et de travaux. En combinant les deux, le gestionnaire de réseau dispose d’une palette complète pour absorber les pics de production renouvelable et sécuriser l’équilibre offre-demande à chaque instant.
Le stockage, réponse à la multiplication des prix négatifs
Pourquoi cet engouement ? Parce que le système électrique fait face à un phénomène inédit. Comme l’explique la fiche pédagogique de RTE sur les prix négatifs, ce cas de figure « survient lorsque la production d’électricité dépasse largement la demande », forçant les producteurs à payer pour injecter sur le réseau. Et il s’accélère : En 2024, la France a enregistré 361 heures de prix spot négatifs, contre 147 heures en 2023. Nous avions déjà analysé cette mécanique dans notre article sur les prix négatifs record qui rendent les batteries solaires plus rentables, ainsi que dans notre décryptage du comptage par la CRE des heures de prix négatifs sur l’année écoulée.
Le stockage offre la parade évidente : stocker quand l’électricité est abondante et bon marché, restituer quand elle se raréfie. C’est aussi un moyen de réduire l’écrêtement (la coupure forcée) des centrales solaires et éoliennes lors des pics de production, un gâchis croissant que nous avions documenté dans notre dossier sur les épisodes de prix négatifs extrêmes du printemps.
Une dynamique mondiale qui fait chuter les coûts
La France s’inscrit dans une vague planétaire. D’après la revue mondiale de l’énergie de l’AIE, les batteries lithium-fer-phosphate (LFP) représentent désormais environ 90 % des déploiements de stockage dans le monde. Cette standardisation tire les prix vers le bas : l’agence relève des coûts diminués de plus de 90 % entre 2010 et 2025, portés par l’innovation, la concurrence et les économies d’échelle. Une baisse spectaculaire qui explique pourquoi le stockage, longtemps jugé trop cher, devient un maillon incontournable de la flexibilité du réseau.
Quel intérêt pour les particuliers ?
Au-delà des grands projets, le stockage descend jusqu’au logement. L’ADEME rappelle que Le stockage d’électricité dans votre logement est possible grâce à l’installation de batteries lithium-ion, en complément d’une installation solaire. Mais l’agence met en garde : La rentabilité de ces offres dépend fortement de la stabilité des conditions contractuelles, un point crucial dans un contexte de baisse des tarifs de rachat du surplus. Pour qui veut maximiser sa production solaire sans batterie physique, nous détaillons les stratégies dans notre guide sur l’autoconsommation sans batterie et sur l’optimisation de la recharge d’une voiture électrique en autoconsommation.
Concrètement, pour un foyer équipé de panneaux solaires, la batterie domestique prend tout son sens lorsqu’une part importante de la production de la journée serait sinon réinjectée à bas prix sur le réseau. Plus l’écart se creuse entre le tarif d’achat de l’électricité et le prix de rachat du surplus, plus stocker pour s’autoconsommer le soir devient avantageux. À l’inverse, dans un logement déjà très autoconsommateur ou aux usages calés sur les heures ensoleillées, l’intérêt d’une batterie reste limité : mieux vaut alors piloter ses appareils que d’investir dans du stockage. L’arbitrage dépend donc du profil de consommation, de l’orientation de la toiture et de la trajectoire attendue des tarifs.
Le cadre réglementaire encourage ce mouvement. Le ministère de la Transition écologique rappelle que L’autoconsommation peut se définir comme le fait de consommer sa propre production d’électricité. et impose l’obligation pour les gestionnaires de réseau de faciliter les opérations d’autoconsommation (individuelles et collective). Pour aller plus loin, consultez notre guide complet sur les panneaux solaires et l’autoconsommation, notre dossier sur l’autoconsommation collective et son nouveau périmètre élargi, ainsi que notre guide de référence sur le prix de l’énergie.
Questions fréquentes
Combien de projets de stockage la CRE a-t-elle retenus en Corse ?
La CRE a retenu cinq projets portés par quatre sociétés mères : deux projets de STEP et trois projets de batteries électrochimiques totalisant une puissance respective de 29,1 MW – 132,4 MWh pour les STEP et 19 MW-38 MWh pour les batteries. Les charges de service public s’élèvent à 181,6 millions d’euros, pour une économie nette de charges de SPE de 353,7 millions d’euros sur 30 ans.
Quelle est la capacité de stockage par batteries en France ?
Au 31 décembre 2025, la France comptait 1,6 GW de batteries stationnaires en service selon RTE. Le stockage diffus installé chez les particuliers reste marginal, avec seulement 140 MW au total, contre une capacité installée en France [d’]environ 5 GW pour les STEP.
Pourquoi le stockage est-il utile face aux prix négatifs ?
Les prix négatifs surviennent lorsque la production d’électricité dépasse largement la demande : la France a enregistré 361 heures de prix spot négatifs en 2024, contre 147 heures en 2023. Le stockage permet d’absorber ces surplus pour les restituer plus tard, évitant à la fois l’écrêtement des renouvelables et le recours à des centrales thermiques coûteuses.

