La France s’est dotée d’une nouvelle feuille de route énergétique le 13 février 2026, avec la publication au Journal officiel du décret n° 2026-76 portant Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) pour la période 2026-2035. Ce texte de près de 400 pages marque une rupture nette avec la trajectoire précédente : le nucléaire est placé au cœur du dispositif, les objectifs d’énergies renouvelables sont revus à la baisse, et le premier réacteur EPR2 de nouvelle génération n’est pas attendu avant 2038. Une stratégie déjà contestée par trois recours en annulation devant le Conseil d’État, et qui divise profondément le monde de l’énergie comme la classe politique. Pour approfondir ce sujet, découvrez notre guide sur fusion nucléaire.
Les chiffres de la PPE3 : un mix nucléaire-renouvelables reconfiguré
Publié au Journal officiel le 13 février 2026, le décret n° 2026-76 fixe un cap ambitieux pour la décarbonation de l’économie française. La part d’énergie décarbonée dans la consommation totale devra atteindre 60 % dès 2030, puis 70 % en 2035. La production d’électricité décarbonée est projetée à 650-693 TWh en 2035, contre 458 TWh enregistrés en 2023 selon les données du ministère de la Transition écologique. Les importations d’énergie fossile devront être ramenées à environ 330 TWh en 2035, contre 900 TWh aujourd’hui. Consultez également notre guide complet sur smart grids et compteur Linky.
Le volet nucléaire est au cœur du texte. La PPE3 prévoit la construction de six réacteurs EPR2, avec une mise en service du premier sur le site de Penly (Seine-Maritime) au plus tôt en 2038, et une option pour huit unités supplémentaires. Le parc existant de 57 réacteurs doit être optimisé pour produire entre 380 et 420 TWh par an dès 2030, contre environ 340 TWh réalisés en 2023. La PPE3 abandonne formellement l’objectif de fermeture des 14 réacteurs les plus anciens inscrit dans la loi de 2015, qui visait à ramener la part du nucléaire dans le mix électrique à 50 %.
Du côté des énergies renouvelables électriques, les objectifs sont sensiblement revus à la baisse par rapport aux versions antérieures du texte. L’éolien offshore passe d’un objectif de 18 GW à 15 GW en 2035. L’éolien terrestre est ramené de 45 à 35-40 GW. Le solaire photovoltaïque voit son ambition passer de 100 GW à une fourchette de 55-80 GW. Si l’objectif 2030 pour le solaire reste exigeant avec 48 GW visés (contre 31 GW installés fin 2025), la trajectoire de long terme marque un infléchissement notable. L’hydraulique, lui, gagne en ambition : 26,3 GW en 2030, soit 2,8 GW supplémentaires, et 28,7 GW en 2035. Le biométhane est projeté à 44-47 TWh en 2030 et 82 TWh en 2035, et l’hydrogène électrolytique à 4,5 GW d’électrolyseurs en 2030 puis 8 GW en 2035.
Trois recours au Conseil d’État : le vide démocratique en question
La PPE3 a été adoptée par voie de décret, sans vote du Parlement. C’est précisément sur ce point procédural que trois recours en annulation ont été déposés devant le Conseil d’État entre le 18 février et le 4 mars 2026.
Le premier recours, enregistré sous le n° 512 882, a été déposé le 18 février par la Fédération Environnement Durable, le collectif Vent de Colère ! et une dizaine d’associations de protection des paysages. Leurs avocats soutiennent que le décret viole l’article L.100-1 A du Code de l’énergie, issu de la loi Énergie-Climat de 2019, qui prévoit que les grands objectifs de la politique énergétique nationale soient définis par la loi. En court-circuitant le Parlement via un simple décret, l’exécutif aurait commis un détournement de pouvoir. Un second recours, déposé le 19 février par les associations Les Sentinelles de Vauban et Réveils des Terroirs ainsi que plusieurs personnalités publiques, soulève des arguments similaires sur l’absence de base législative préalable.
Le troisième recours, le plus technique sur le plan financier, émane de l’association Contribuables Associés. Elle chiffre le coût du soutien public aux énergies renouvelables intermittentes entre 80,3 et 117,3 milliards d’euros d’ici 2060, et soutient que ces engagements constituent une imposition déguisée non votée par le Parlement. L’association dénonce également une notification incomplète à la Commission européenne des aides d’État concernées. Si le Conseil d’État devait annuler le décret, l’ensemble de la PPE3 s’effondrerait juridiquement.
Les instances indépendantes ne sont pas plus tendres. Le Haut Conseil pour le Climat et l’Autorité environnementale ont rendu des avis négatifs, estimant que la trajectoire retenue ne permet pas d’atteindre les objectifs européens de décarbonation. La mobilisation sociale a pris une forme inédite : environ 1 000 salariés du secteur des énergies renouvelables ont manifesté à Paris le 10 février 2026, avant même la publication du décret. De son côté, le Syndicat des énergies renouvelables a adopté une position nuancée, saluant la visibilité apportée par le texte tout en regrettant le recul sur l’éolien offshore. Les deux motions de censure déposées à l’Assemblée nationale ont finalement été rejetées.
Le sommet nucléaire du 10 mars : Paris au cœur de la diplomatie atomique mondiale
Trois semaines après la publication de la PPE3, la France accueillait le deuxième Sommet mondial sur l’énergie nucléaire civile, organisé en collaboration avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) le 10 mars 2026 à La Seine Musicale, à Boulogne-Billancourt. Soixante pays et une quarantaine de dirigeants mondiaux étaient représentés.
Selon le communiqué officiel de l’Élysée, 38 pays se sont déclarés favorables au triplement des capacités nucléaires mondiales d’ici 2050. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié la réduction du nucléaire européen ces trente dernières années d’« erreur stratégique » : la part du nucléaire dans le mix électrique européen est en effet passée de 33 % en 1990 à 15 % aujourd’hui.
Parmi les annonces concrètes du sommet : un financement de 400 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement pour l’extension de l’usine d’enrichissement d’uranium Orano (+30 % de capacité), des partenariats stratégiques sur l’approvisionnement en uranium avec la Mongolie, le Kazakhstan, le Canada, l’Australie et l’Ouzbékistan — visant à réduire la dépendance aux fournisseurs russes —, ainsi qu’un soutien de France 2030 aux programmes de petits réacteurs modulaires (SMR) français Calogena, Jimmy et NUWARD (EDF). Un prochain sommet international sur la R&D nucléaire est prévu à Vienne avant la fin de 2026.
Ce que la PPE3 change concrètement pour les consommateurs
Sur le plan financier, les effets de la PPE3 se feront d’abord sentir à travers les charges de service public de l’énergie (CSPE), qui financent le soutien aux énergies renouvelables via les contrats d’obligation d’achat. La Commission de régulation de l’énergie prévoit une CSPE de 12,9 milliards d’euros en 2026, contre 10,9 milliards en 2025. Cette charge est intégralement répercutée sur les consommateurs dans leur facture d’électricité, à hauteur du soutien moyen de 92,42 €/MWh calculé par la CRE pour l’ensemble des filières renouvelables. L’impact sur le prix de l’électricité restera limité à court terme, mais les incertitudes s’accumulent à mesure que le mécanisme post-ARENH, entré en vigueur le 1er janvier 2026, expose davantage les fournisseurs aux fluctuations du marché de gros européen.
À plus long terme, RTE évalue à 200 milliards d’euros les investissements nécessaires dans les réseaux de transport et de distribution d’électricité d’ici 2040, pour absorber la montée en puissance des renouvelables et les nouveaux usages électriques — véhicules électriques, pompes à chaleur, hydrogène. Ces coûts transiteront par le tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité (TURPE), répercuté sur les abonnements des consommateurs. La PPE3 prévoit également un nouveau mécanisme de capacité opérationnel dès l’hiver 2026-2027, destiné à rémunérer les capacités de production mobilisables lors des pics de consommation.
Pour les particuliers et les entreprises qui investissent dès aujourd’hui dans la rénovation énergétique ou dans l’autoconsommation solaire, les objectifs de la PPE3 confirment la direction stratégique : décarboner les usages, réduire la dépendance aux combustibles fossiles, et maîtriser sa consommation dans un contexte tarifaire incertain. L’objectif de 48 GW de solaire photovoltaïque installés en France en 2030, contre 31 GW aujourd’hui, offre des perspectives tangibles pour les ménages qui souhaitent investir dans les panneaux solaires en autoconsommation. La réduction des ambitions dans les appels d’offres pour les grandes installations rend d’ailleurs l’autoconsommation résidentielle encore plus stratégique dans la trajectoire nationale.
La PPE3 sera soumise à une clause de revoyure en 2027, concomitante avec les présidentielles. Si le Conseil d’État ne l’invalide pas d’ici là, c’est au prochain gouvernement qu’il appartiendra de confirmer ou d’amender cette feuille de route. Reste une certitude : entre 2026 et 2038, avant que le premier EPR2 ne soit mis en service, la France traversera une décennie charnière où les énergies renouvelables resteront le seul levier de court terme pour tenir les objectifs climatiques. Le débat entre nucléaire et renouvelables n’est pas tranché ; il ne fait que commencer. Pour en savoir plus sur les technologies qui façonnent ce nouveau mix, consultez notre guide complet sur les énergies du futur.
Sur le volet éolien terrestre, la circulaire sur le repowering éolien terrestre du 26 mars 2026 opérationnalise l’ambition PPE3 en dotant les préfets d’un outil décisionnel précis pour simplifier et accélérer le renouvellement des 2 522 parcs existants.
Parmi les ambitions de la PPE3 se détache le cap de 4,5 GW d’électrolyse en 2030. Le premier jalon concret est attendu fin 2026 : notre analyse sur l’hydrogène vert industriel en France détaille l’avancement de Normand’Hy (200 MW) et du projet Green Horizon de Lhyfe.

