Publié le 15 avril 2026 — Alors que les batteries lithium dominent le débat sur le stockage de l’énergie, une famille de technologies radicalement différente monte en puissance : le stockage gravitaire. Fondé sur un principe physique aussi vieux que la gravité elle-même — soulever une masse pour stocker de l’énergie, la laisser descendre pour la récupérer —, ce mode de stockage recouvre des réalités très diverses, des gigantesques stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) aux tours de béton robotisées, en passant par les anciens puits de mine et les sphères sous-marines. Tour d’horizon technique et économique d’une alternative qui pourrait s’imposer comme le pilier du stockage longue durée des réseaux électriques décarbonés. Pour aller plus loin : borne bidirectionnelle V2G.
Le principe du stockage gravitaire : physique et familles technologiques
Le stockage par gravité repose sur une conversion réversible entre énergie électrique et énergie potentielle mécanique. Dans un sens, on utilise de l’électricité pour élever une masse (eau, béton, poids métallique) à une hauteur donnée. Dans l’autre sens, la descente de cette masse actionne un générateur qui produit de l’électricité. Le rendement aller-retour varie selon les technologies entre 70 et 85 %, comparable ou supérieur aux batteries lithium-ion à grande échelle.
Quatre grandes familles coexistent en 2026 :
- Les STEP (Stations de Transfert d’Énergie par Pompage) : pompage d’eau entre deux réservoirs à altitudes différentes. Technologie mature, représentant ~99 % de la capacité mondiale de stockage stationnaire.
- Les tours de béton robotisées (Energy Vault, EVx) : empilage et désempilage de blocs de béton de plusieurs tonnes par des grues automatisées.
- Les puits de mine (Gravitricity) : suspension de masses métalliques dans des puits profonds (530 à 1 400 m), avec montée et descente contrôlée par des câbles et un moteur-générateur.
- Les caissons sous-marins (Fraunhofer StEnSea, Sizable Energy) : sphères ou structures immergées en eaux profondes, remplies ou vidées d’eau par pompage.
Pour situer ces technologies dans le paysage énergétique global, consultez notre guide complet sur les énergies du futur.
Les STEP françaises : un parc historique et un avenir sous tension
La France possède un parc de STEP parmi les plus importants d’Europe, exploité principalement par EDF. Six centrales constituent l’essentiel de cette capacité, toutes construites entre les années 1970 et 1980, dans des massifs montagneux offrant les dénivelés nécessaires à leur fonctionnement. Retrouvez leur localisation détaillée dans cet article de référence de Révolution Énergétique sur les STEP françaises.
| Centrale STEP | Puissance installée | Localisation | Capacité de stockage |
|---|---|---|---|
| Grand’Maison | 1 790 MW | Isère (38) | ~26 GWh |
| Montézic | 910 MW | Aveyron (12) | ~16 GWh |
| Super-Bissorte | 730 MW | Savoie (73) | ~13 GWh |
| Revin | 720 MW | Ardennes (08) | ~13 GWh |
| Le Cheylas | 460 MW | Isère (38) | ~8 GWh |
| La Coche | 330 MW | Savoie (73) | ~6 GWh |
| Total parc français | ~4,9-5 GW | — | ~103,5 GWh |
La durée de vie de ces installations dépasse 40 ans, et leur rendement aller-retour se situe entre 70 et 85 %. Le coût de construction d’une STEP est estimé entre 1,6 et 1,8 million de dollars par MW installé, soit un coût à l’énergie de 0,21 à 0,26 million de dollars par MWh — plus élevé qu’une batterie lithium à courte durée, mais très compétitif sur des horizons de stockage de plusieurs jours. Pour en savoir plus sur l’hydraulique et les perspectives STEP, voir la page EDF sur le développement et le stockage STEP.
Le projet phare à venir est Montézic 2 : une extension de la centrale aveyronnaise de +466 MW, dont la mise en service est prévue pour 2035. Ce projet, dont EDF détaille les contours dans sa stratégie hydraulique, constitue le principal investissement dans la capacité de stockage gravitaire français depuis plusieurs décennies. La fiche pédagogique de Connaissance des Énergies sur les STEP offre une excellente synthèse du fonctionnement technique.
Energy Vault : les tours de béton comme batterie géante
Energy Vault est la startup suisse qui a le plus médiatisé le concept de stockage gravitaire de nouvelle génération. Son système EVx repose sur des grues robotisées qui empilent et désempilent des blocs de béton de plusieurs tonnes — parfois fabriqués à partir de déchets industriels — dans des tours de grande hauteur. L’énergie est stockée lors de la montée des blocs (phase de charge) et restituée lors de leur descente contrôlée (phase de décharge).
Le premier projet commercial d’Energy Vault, un système EVx de 25 MW / 100 MWh situé à Rudong (Chine), a été mis en service en mars 2024 avec un rendement mesuré de 83 %. Neuf déploiements supplémentaires sont en cours en Chine, pour une capacité totale en développement de 3,7 GWh. La durée de vie annoncée est supérieure à 35 ans, sans dégradation des performances — contrairement aux batteries lithium qui subissent une perte de capacité progressive cycle après cycle.
Gravitricity : les puits de mine comme vecteur de stockage
La startup écossaise Gravitricity propose une approche différente : suspendre des masses métalliques de plusieurs centaines de tonnes dans des puits de mine profonds reconvertis. La profondeur des puits (530 à 1 400 m) fournit la hauteur de chute nécessaire au stockage d’énergie significatif, et les infrastructures minières existantes réduisent considérablement le coût d’installation.
Un pilote de 250 kW a été testé à Édimbourg en 2021, démontrant un temps de réponse inférieur à une seconde — une performance comparable aux meilleures batteries lithium pour les services réseau requérant une réactivité immédiate. Le projet phare est la mine de Pyhäsalmi en Finlande, avec une profondeur de plus de 1 400 m et une cible de 2 MW. En mars 2026, Gravitricity a bouclé une levée de fonds de 150 millions de dollars, permettant le passage à l’échelle commerciale en partenariat avec ABB.
Stockage sous-marin : sphères et sabliers dans les grandes profondeurs
Le stockage gravitaire sous-marin exploite la pression hydrostatique des eaux profondes pour stocker de l’énergie dans des structures immergées. Deux approches se distinguent en 2026 :
L’approche Fraunhofer StEnSea utilise des sphères creuses de 30 mètres de diamètre déposées par grande profondeur (600 à 800 m). En phase de charge, une pompe vide la sphère contre la pression de l’eau ; en phase de décharge, l’eau s’engouffre dans la sphère et entraîne une turbine. Un test à grande échelle dans le lac de Constance a démontré la viabilité du principe. Le potentiel théorique mondial de cette technologie est estimé par l’Institut Fraunhofer à 817 000 GWh — un chiffre vertigineux qui représente plusieurs années de production électrique mondiale.
La startup italienne Sizable Energy développe une variante en forme de sablier marin. Après une levée de 8 millions d’euros, l’entreprise prévoit son premier test en mer en 2026. Ces technologies restent au stade pré-commercial mais bénéficient d’un avantage naturel : les océans offrent des surfaces de déploiement potentiellement illimitées, sans contrainte foncière terrestre.
Comparatif stockage gravitaire / batteries lithium / hydrogène
Pour choisir la technologie de stockage adaptée à un usage ou à un projet, il est indispensable de comparer les critères techniques et économiques de chaque famille. Ce comparatif est central pour comprendre pourquoi le stockage gravitaire ne remplace pas les batteries lithium — il les complète sur un segment différent : le stockage longue durée à l’échelle du réseau. Pour le lien entre stockage et production renouvelable, voir notre guide sur l’autoconsommation solaire et notre article sur les applications résidentielles de l’hydrogène vert.
| Critère | STEP / Gravitaire (nouvelle gen) | Batteries Li-ion | Hydrogène |
|---|---|---|---|
| Rendement aller-retour | 70-85 % | ~70-90 % (court cycle) | 30-40 % |
| Durée de vie | >40 ans / >25 000 cycles | 3 000-6 000 cycles (~10-15 ans) | Variable (électrolyseur ~15 ans) |
| Coût/kWh (grande échelle) | 130-260 $/kWh (STEP) | 80-200 €/kWh (en baisse) | Très élevé (>500 $/kWh) |
| Dégradation des performances | Nulle | Significative (20-30 % sur 10 ans) | Modérée |
| Usage optimal | Stockage longue durée réseau | Quotidien, mobile, résidentiel | Stockage saisonnier |
| Empreinte environnementale | Élevée (construction), stable usage | Extraction lithium-cobalt | Dépend de la source d’électricité |
| Déployabilité | Contrainte géographique forte | Modulaire, partout | Infrastructure dédiée |
Ce tableau illustre la complémentarité fondamentale des technologies : les batteries lithium excellent dans le stockage à court terme et les applications mobiles, le stockage gravitaire s’impose pour la longue durée et la robustesse sur des décennies, l’hydrogène reste la seule option viable pour le stockage saisonnier à très grande échelle. Pour une vision complète, lire également notre article sur le projet NormandHy d’hydrogène vert et notre article sur les SMR en France en 2026.
Marché mondial et soutiens publics en 2026
Le stockage gravitaire reste un marché de niche en valeur absolue, mais sa croissance est rapide. Le marché mondial du stockage gravitaire (hors STEP) est estimé à 143,48 millions de dollars en 2025, attendu à 163,61 millions de dollars en 2026, avec un taux de croissance annuel composé (TCAC) de ~14 %. Ce dynamisme contraste avec la taille du marché des batteries : en 2023, les investissements dans les batteries de stockage stationnaire ont atteint 2,8 milliards d’euros au niveau mondial, soit le triple de l’année précédente selon l’AIE.
En France, l’ADEME a lancé un Appel à Manifestation d’Intérêt (AMI) spécifiquement dédié au stockage gravitaire, doté de 15 millions d’euros dans le cadre du Contrat de la filière Énergies renouvelables (CSF) 2025-2030. Cet AMI, disponible sur agirpourlatransition.ademe.fr, vise à soutenir des projets pilotes de stockage par gravité de nouvelle génération sur le territoire français. L’IEA projette, à horizon 2050, une multiplication par 3 à 5 de la capacité mondiale de STEP, depuis les ~127 GW actuels, pour répondre aux besoins de flexibilité d’un mix à forte pénétration renouvelable. Pour suivre l’évolution des prix de l’énergie et les implications économiques du stockage, consultez notre guide complet sur le prix de l’énergie.
Tableau de synthèse des projets gravitaires en 2026
| Projet / Technologie | Entreprise | Puissance / Capacité | Statut 2026 | Rendement |
|---|---|---|---|---|
| EVx Rudong | Energy Vault (Chine) | 25 MW / 100 MWh | Commercial (depuis mars 2024) | 83 % |
| Mine Pyhäsalmi | Gravitricity (Finlande) | 2 MW cible | Développement avancé | <1 s réponse |
| StEnSea sphère | Fraunhofer (offshore) | Prototype lac Constance | Pré-commercial | ~80 % |
| Sizable Energy | Sizable (Italie/offshore) | Test en mer 2026 | Phase test | En évaluation |
| Montézic 2 (STEP) | EDF (France) | +466 MW | Développement, mise en service 2035 | 70-85 % |
FAQ — Stockage gravitaire
Quelle est la différence entre une STEP et les nouvelles technologies de stockage gravitaire ?
Une STEP pompe de l’eau entre deux réservoirs à des altitudes différentes : c’est une technologie hydraulique mature, déployée depuis les années 1970. Les nouvelles technologies gravitaires (Energy Vault, Gravitricity, stockage sous-marin) utilisent d’autres masses — béton, acier, eau en mer — et peuvent être déployées dans des contextes géographiques variés, sans nécessiter de massif montagneux et de grands réservoirs naturels. Elles restent cependant plus jeunes et moins éprouvées à grande échelle que les STEP.
Pourquoi le stockage gravitaire est-il préféré aux batteries pour le réseau de grande taille ?
Le stockage gravitaire offre plusieurs avantages structurels pour les applications réseau à grande échelle : une durée de vie bien supérieure (plus de 40 ans contre 10-15 ans pour le lithium), une absence totale de dégradation des performances dans le temps, des matériaux non critiques (eau, béton, acier), et une capacité de stockage potentiellement très élevée sur de longues durées. Les batteries lithium restent supérieures pour le stockage quotidien à domicile ou sur mobile.
Combien de STEP y a-t-il en France et quelle est leur capacité totale ?
La France compte six grandes centrales STEP exploitées par EDF, situées dans les Alpes, les Pyrénées et les Ardennes. Leur puissance totale est d’environ 4,9 à 5 GW, pour une capacité de stockage d’environ 103,5 GWh. La plus grande, Grand’Maison en Isère, dispose d’une puissance de 1 790 MW.
Le stockage gravitaire est-il envisageable à l’échelle résidentielle ?
Pas dans sa forme actuelle. Les contraintes physiques du stockage gravitaire — nécessité d’une hauteur de chute importante et de masses élevées — le rendent inadapté à un usage résidentiel individuel. C’est une technologie de réseau, pensée pour des puissances de dizaines de MW à plusieurs GW. Pour le stockage résidentiel, les batteries lithium et plus récemment les systèmes V2H (Vehicle-to-Home) restent les solutions les plus pertinentes.
Quel est le rendement réel d’une STEP comparé aux batteries lithium ?
Le rendement aller-retour d’une STEP est de 70 à 85 %, ce qui est comparable aux batteries lithium-ion qui atteignent 70 à 90 % en conditions optimales. La différence est que le rendement d’une STEP reste stable pendant toute sa durée de vie, tandis que celui des batteries se dégrade progressivement avec les cycles de charge et de décharge.
Le projet Montézic 2 va-t-il augmenter significativement la capacité de stockage en France ?
Montézic 2 apportera +466 MW à la capacité française, soit une augmentation d’environ 9 % du parc STEP national. Sa mise en service est prévue pour 2035. C’est un projet important, mais la France aura besoin de capacités de stockage supplémentaires bien au-delà d’une seule extension pour accompagner la montée en puissance des renouvelables dans le mix électrique.
Les technologies gravitaires de nouvelle génération sont-elles rentables aujourd’hui ?
Energy Vault a démontré la viabilité commerciale de son système EVx en Chine depuis mars 2024. Gravitricity vient de lever 150 millions de dollars pour son déploiement commercial. Le marché reste émergent, avec un TCAC estimé à 14 %, mais les projets de grande envergure commencent à se multiplier. La rentabilité dépend fortement des conditions locales, du régime de valorisation de la flexibilité et des subventions disponibles.
Conclusion : le stockage gravitaire, pilier discret mais indispensable de la transition énergétique
Le stockage gravitaire incarne une vérité fondamentale de la transition énergétique : il n’existe pas une technologie universelle, mais un portefeuille de solutions adaptées à des contextes différents. Les STEP françaises, avec leur 103,5 GWh de capacité et leur demi-siècle d’expérience, constituent déjà la colonne vertébrale du stockage longue durée sur le réseau national. Les nouvelles technologies — Energy Vault, Gravitricity, sphères sous-marines — ouvrent la voie à un déploiement là où la géographie ne permet pas de construire de grands barrages.
Face à l’essor des énergies renouvelables intermittentes et à la multiplication des heures de surproduction sur le réseau, la question du stockage longue durée devient centrale. Le gravitaire, avec sa durée de vie sans équivalent, son absence de dégradation et son empreinte carbone d’exploitation quasi nulle, a toutes les raisons d’occuper une place croissante dans les stratégies nationales et européennes. Pour continuer à explorer les innovations qui dessinent le réseau énergétique de demain, retrouvez notre guide complet sur les énergies du futur.

