Les terres rares sont au cœur de la transition énergétique — et 85 à 90 % des capacités mondiales pour les séparer et raffiner sont concentrées en Chine. Face à ce risque de dépendance critique, le gouvernement français a présenté début mai 2026 un plan national de résilience terres rares et aimants permanents doté de 600 millions d’euros d’investissements, dont 330 millions d’aides publiques mobilissées via France 2030. L’enjeu : ne plus dépendre d’une seule source pour fabriquer les moteurs des véhicules électriques et les génératrices des éoliennes offshore.
Ce que le gouvernement a annoncé début mai 2026
Le ministère de l’Économie et la Direction générale des Entreprises (DGE) ont publié les 5 et 6 mai 2026 un plan structuré autour de quatre axes : sécuriser les approvisionnements en amont, reconstituer une capacité de séparation et raffinage en France, développer la fabrication d’aimants permanents sur le territoire européen, et fermer la boucle par le recyclage des aimants en fin de vie. Au total, 40 projets sont soutenus via France 2030, et plus de 20 accords bilatéraux ont déjà été conclus avec des pays producteurs — notamment en Afrique, en Amérique latine et avec plusieurs partenaires de l’UE.
Le plan s’inscrit dans le cadre du Critical Raw Materials Act (CRMA) européen, entré en vigueur en 2024, qui impose à l’UE de produire en interne au moins 10 % de ses besoins annuels en matériaux critiques, d’en transformer 40 % et de ne pas dépasser 65 % de dépendance à un seul pays tiers. Avec 85 à 90 % des capacités mondiales de séparation concentrées en Chine, ces seuils sont actuellement très largement dépassés pour les terres rares.
Pourquoi les terres rares sont-elles stratégiques pour la transition énergétique ?
Les terres rares ne sont pas rares dans le sol : on les trouve sur tous les continents. Ce qui est rare — et stratégiquement concentré — c’est la capacité industrielle à les séparer, purifier et transformer en matériaux fonctionnels. Pour la transition énergétique française, trois groupes d’éléments sont particulièrement critiques :
- Néodyme (Nd) et praséodyme (Pr) : constituants principaux des aimants permanents NdFeB utilisés dans les moteurs de véhicules électriques et les génératrices des éoliennes à entraînement direct.
- Dysprosium (Dy) et terbium (Tb) : terres rares lourdes ajoutées aux aimants pour stabiliser leurs propriétés magnétiques à haute température. Indispensables aux pompes à chaleur à hautes performances.
- Yttrium (Y) et lanthane (La) : utilisés dans les catalyseurs, phosphores et certains composants d’électrolyseurs pour l’hydrogène vert.
La dépendance aux terres rares importées représentait en 2025 un surcût estimé de 150 à 250 € par véhicule électrique fabriqué en Europe. Pour un parc éolien offshore de 500 MW, une pénurie d’aimants peut retarder la mise en service de 12 à 24 mois — ce qui n’est pas anodin au regard des appels d’offres en cours de la PPE3, qui prévoit 18 GW d’éolien offshore d’ici 2035.
Le projet phare : Caremag et le site de Lacq
Le cœur industriel du plan repose sur le projet Caremag — coentreprise franco-japonaise implantée sur la plateforme chimique de Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques — qui représente 185 millions d’euros d’investissements (dont 106 millions de soutien public). Le site visera à terme une capacité de production de :
- 800 t/an de néodyme-praséodyme (NdPr) séparé et purifié
- 500 t/an de dysprosium (Dy)
- 100 t/an de terbium (Tb)
La montée en puissance est attendue dès 2028. Lacq offre plusieurs atouts : une plateforme chimique historique avec les utilités nécessaires, une proximité avec les ports de Bayonne et Bordeaux pour l’import des concentrés miniers, et un tissu de sous-traitants chimiques spécialisés. La France dispose également de l’expertise du site Solvay à La Rochelle, seul acteur européen de raffinage des terres rares légères encore actif en dehors d’Asie.
Les objectifs chiffrés du plan national
Le plan fixe des objectifs à horizon 2030, en réponse directe aux besoins projetés de la filière ENR européenne : la demande en aimants permanents NdFeB dans l’UE est estimée à 45 000 tonnes par an d’ici 2030, dont une part croissante pour les éoliennes offshore à entraînement direct.
| Objectif | Horizon | Périmètre |
|---|---|---|
| 100 % des besoins UE en TR lourdes | 2030 | Dysprosium, terbium — filière Caremag + partenariats |
| 25 % des besoins UE en TR légères | 2030 | Néodyme, praséodyme — Solvay La Rochelle + Caremag |
| 50 % des besoins UE en aimants finis | 2030 | Fabrication d’aimants NdFeB sur sol européen |
| Recyclage des aimants en fin de vie | 2028 | Filière hydrmétallurgique de récupération |
Impact concret pour les filières éolien, PAC et mobilité électrique
Pour la filière éolienne offshore, sécuriser les terres rares est une condition de réalisation des objectifs PPE3. Une machine de 15 MW consomme en moyenne 2 à 3 tonnes d’aimants NdFeB par unité. Le développement de l’éolien flottant en Méditerranée — particulièrement gourmand en aimants permanents — rend cette autonomie encore plus critique. De futurs cahiers des charges d’appels d’offres intégreront vraisemblablement des critères de contenu local en aimants.
Pour les fabricants de pompes à chaleur, la disponibilité locale de terres rares faciliterait le développement de compresseurs à haute efficacité utilisant des moteurs à aimants permanents intérieurs (IPM). L’annonce de la relocalisation d’une chaîne d’assemblage de PAC en France prend tout son sens dans ce contexte : la disponibilité locale des composants magnétiques est un facteur de compétitivité industrielle à moyen terme.
Pour la mobilité électrique, sécuriser les terres rares contribue directement à la stabilisation du coût de fabrication des véhicules — un enjeu majeur pour le maintien du leasing social VE à des conditions accessibles. Si l’objectif de couverture totale des TR lourdes européennes est tenu d’ici 2030, le surcût actuel — estimé entre 150 et 250 € par véhicule — pourrait être progressivement éliminé.
Perspectives : vers une chaîne de valeur complète en Europe
Au-delà du plan national, la dynamique est européenne. Le Critical Raw Materials Act impose des jalons de vérification dès 2025-2026, et la Commission européenne a identifié 34 matières premières critiques — dont 17 terres rares — faisant l’objet d’une surveillance renforcée. La France, avec ses atouts industriels (Solvay, Caremag, chimie de Lacq) et ses 20 accords bilatéraux déjà conclus, se positionne pour jouer un rôle de hub européen dans la séparation et le raffinage.
Le recyclage représente un levier complémentaire : les aimants permanents issus des premières générations d’éoliennes offshore commenceront à alimenter une filière de récupération à l’horizon 2030-2035. Des procédés hydrmétallurgiques développés en France et en Allemagne atteignent des rendements de récupération du NdPr supérieurs à 95 %. Sur l’ensemble de la chaîne, l’autonomie en matériaux critiques est devenue une condition aussi structurante que la disponibilité du réseau électrique pour réussir la transition énergétique française. En parallèle, la Belgique qui nationalise ses réacteurs nucléaires illustre que la souveraineté sur les actifs de production électrique bas-carbone est devenue un enjeu stratégique à l’échelle du continent.
Qu’est-ce que les terres rares exactement, et où les trouve-t-on ?
Les terres rares désignent un groupe de 17 éléments chimiques (cérium, lanthane, néodyme, dysprosium, etc.) présents dans la croûte terrestre en quantités non négligeables, mais rarement concentrées au point d’être exploitables économiquement. Les principales réserves connues se situent en Chine (60 % des réserves mondiales), aux États-Unis (Mountain Pass) et en Australie (Lynas). Le problème n’est pas la rareté géologique, mais la concentration des capacités industrielles de traitement en Chine.
Pourquoi les terres rares sont-elles indispensables aux éoliennes et voitures électriques ?
Les éoliennes offshore à entraînement direct et les moteurs de VE utilisent des aimants permanents à base de néodyme-fer-bore (NdFeB), qui offrent une densité d’énergie magnétique sans équivalent. Sans néodyme, praséodyme, dysprosium et terbium, il est impossible de fabriquer ces aimants à coût industriel. Des alternatives existent (moteurs à induction) mais sont moins performantes — un désavantage significatif pour les VE et les éoliennes en mer.
Le plan français changera-t-il quelque chose pour les particuliers achetant une PAC ou un VE ?
Pas à court terme. À horizon 2028-2030, si le plan tient ses objectifs de production à Lacq, les fabricants européens de PAC et de VE devraient disposer d’aimants sourcés localement, avec des délais de livraison maîtrisés et des prix plus stables. L’enjeu est indirect mais structurant pour l’ensemble de la filière.

